Lhomme rentra chez lui et, sans même retirer son manteau, lança dune voix tendue :
Il faut quon parle, Adèle
Il savança, les chaussures encore aux pieds, le regard fiévreux.
Je suis tombé amoureux.
Adèle sentit un frisson lui traverser léchine. « Voilà, pensa-t-elle, la crise de la quarantaine nous tombe dessus. Bienvenue » Sans un mot, elle plongea son regard dans le sien, chose quelle navait plus faite depuis cinq, six peut-être huit ans.
On dit quavant de mourir, toute sa vie défile devant soi. Pour Adèle, ce fut leur histoire commune qui simposa. Ils sétaient rencontrés banalement, sur Internet. Elle avait perdu trois kilos, lui gagné trois centimètres : à peine suffisant pour se conformer aux critères de lautre, mais assez pour se trouver. Elle ne savait plus qui avait écrit le premier message, mais elle se souvenait que ses mots nétaient pas vulgaires, teintés dune légère autodérision qui lavait séduite. À trente-trois ans, consciente de sa beauté moyenne, elle avait mesuré ses chances sur le marché matrimonial. Si elle nétait pas tout à fait en dernière position, elle nétait pas loin. Alors, pour leur premier rendez-vous, elle sétait bouché les oreilles, enfilé des lunettes roses, glissé des biscuits maison et un livre dans son sac.
Contre toute attente, la rencontre sétait bien passée. Leur idylle avait été rapide, intense. Après six mois de sorties et les encouragements pressants de parents désespérés de voir un petit-enfant, il lui avait demandé sa main. Les familles sétaient rencontrées, les fiançailles célébrées dans lintimité, et le mariage organisé en hâte, de peur que lun deux ne change davis.
Ils vivaient bien, du moins Adèle le pensait. Leur foyer était un climat tempéré, sans tempêtes passionnelles, mais baigné de respect et daffection. Nétait-ce pas le bonheur ? Lui, typique de son genre, sétait vite délesté de son image d« homme sensible et romantique aux mains dor » pour se révéler tel quil était : un homme simple, travailleur, attentionné, adepte des pantoufles et du confort.
Adèle, plus complexe, avait lentement abandonné son personnage de « femme mystérieuse, sensuelle et cultivée ». La grossesse avait accéléré les choses, et bientôt, elle sétait abandonnée au plaisir dune robe de chambre douillette.
Le fait quaucun deux ne regrettât leur renoncement aux masques finit par la convaincre quils avaient fait le bon choix. Le quotidien et léducation de leurs deux enfants avaient bousculé leur barque, mais jamais au point de la faire chavirer. Après chaque tempête, ils retrouvaient leur équilibre.
Ils étaient mariés depuis douze ans, et jamais il navait trahi, même dun regard. Adèle, peu jalouse, savait quil aurait pu soffrir un écart sans conséquences. Elle limaginait parfois flirter, et cela la faisait sourire, car limage était absurde. Incapable de compliments traditionnels, il avait adopté une autre tactique : un regard éloquent, comme celui dun héron.
Au fil des années, Adèle avait appris à décrypter chaque nuance de ses yeux ronds : émerveillement, approbation, surprise, panique, indignation Et là, elle le voyait, faisant des compliments à une créature quelconque, les pupilles se dilatant de plus en plus
Sa gorge se serra. Nerveuse, elle murmura :
Alors, comment sappelle ta petite amie ?
Ses yeux sécarquillèrent. Les mains tremblantes, il fouilla dans sa poche et, dune voix brisée, répondit :
Comment as-tu deviné que jétais tombé amoureux dune souris ? Attends, tu vas voir Je nai pas pu résister en la voyant Regarde comme elle est parfaite, douce, belle comme elle te ressemble
Il sortit de sous sa chemise une petite souris grise aux oreilles roses, au museau rosé et aux yeux noirs comme des perles.
Adèle nentendit plus rien. Elle contempla son mari, sa nouvelle compagne, leurs lèvres communes, et fut infiniment heureuse quil ait choisi cette souris qui lui ressemblait tant.






